J'ai laissé à Nantes quelques-uns de mes plus beaux souvenirs et deux ou trois pleines caisses de nostalgie sucrée qui colle un peu.
Des retours nocturnes à pas d'heure en traînant la valise. Des tournages sauvages de films amateurs dans la rue de la Juiverie bondée. Une recette de cocktail au Bailey's, sachant que le seul truc qui se mélange avec sans le faire précipiter, c'est du café. Les séances à dix francs de l'UGC Apollo. Mon adorable voisin de palier et son magasin fétichiste. Le jour d'Halloween où j'ai traversé tout le centre-ville à pied avec une cape rouge et des cornes. Notre boîte qui dort avec les autres dans le Grenier du Siècle (je vois d'ici les descendants se marrant à gorge déployée devant la dégaine des ancêtres).
Avec la patine des souvenirs, j'ai l'impression que se cache là-bas le secret d'une certaine forme de bonheur.
C'est dangereux, ces illusions. Je sais que c'est la mémoire qui fait ça, que ce goût de paradis perdu vient avant tout du fait qu'à part un saut rapide pour un mariage (mais loin du centre-ville), je n'ai pas remis les pieds à Nantes depuis onze ans. Qu'à tout prendre, si je veux éviter la descente d'acide sévère, je ferais aussi bien de ne pas y retourner.
Oui, mais là, j'ai craqué.
Je viens de réserver deux nuits d'hôtel pour toute la famille, dans quelques semaines. À deux pas de la Place du Commerce. Tarif promotionnel, aucune annulation possible.
Je sens que ça va faire mal.