Suite de l'abécédaire à la con du vendredi :
Puisque je me suis un peu penchée sur le sujet, j'ai une assez bonne idée de comment ça marche techniquement, un cyclone : il vous faut une belle portion d'océan, une masse d'air chaud, des alizés, une bonne dose de forces de Coriolis pour touiller tout ça, et si vous avez bien respecté la recette, vous obtenez une dépression massive qui aspire tous les nuages du secteur et les fait tourner avec des vents à décoiffer une pub L'Oréal. La bestiole a besoin d'eau pour s'alimenter, si bien qu'elle s'étiole assez vite quand elle débarque sur un continent.
Mais qui s'intéresse à la technique ? La question que tout le monde se pose, c'est plutôt : à quoi ça ressemble, un cyclone, quand on est dedans ?
Ce qui effraie, vu de loin, c'est le vent.
On imagine une sorte de tornade géante, avec les vaches du voisin emportées par les rafales qui volent partout en mugissant de terreur.
En fait, non. Le vent arrache des tôles, des branches, mais le plus gros des dégâts vient des précipitations. Parce que sous une telle masse de nuages, je peux vous dire qu'il pleut sévère : des seaux d'eau, en continu. Oubliez vos fleurs, elles finiront hachées menu comme si vous les aviez passées au Kärcher.
Pour peu que vous habitiez une maison en dur, construite avec un minimum de bon sens, voire en suivant les normes anticycloniques, vous ne risquez pas grand-chose. La mortalité en cas de cyclone, en France d'outre-mer, ça se partage entre les idiots qui sortent malgré l'interdiction et se noient (ou se prennent un cocotier sur la tête), et les malheureux qui font une crise cardiaque, ou tombent dans l'escalier, et ne sont pas secourus à temps parce que les routes sont submergées.
Alors, si on ne tombe pas dans les 50% de probabilité pour que l'histoire se passe de nuit et qu'on ne puisse rien voir de toute façon, on peut désobéir un instant aux recommandations, entrouvrir un volet et regarder dehors. Mais si ! Après tout, il est probable qu'on vous ait coupé l'électricité par précaution. Internet marche peut-être, mais pas moyen de recharger la batterie du portable. Et lire à la bougie, ça fatigue les yeux.
C'est votre jardin, mais il a basculé dans une autre dimension.
Les nuages noirs obscurcissent le ciel pire que dans le Spleen de Baudelaire. On se rend bien compte qu'il fait jour, mais un jour sombre et lourd, à la lumière fantomatique de film-catastrophe. Les arbres penchent, tous dans le même sens, en s'accrochant de toutes leurs racines pour espérer survivre à la tempête. La pluie passe presque à l'horizontale, embarquant un peu de tout : des bouts de feuilles, de fleurs, parfois une tôle arrachée à un toit qui va aller se planter quelque part – ou décapiter un imprudent, ça arrive. Ça sent la pluie fraîche et l'herbe tondue. On n'entend pas un moteur, pas une voix, juste le vent qui met les pieds où il veut et l'eau qui frappe toutes les surfaces disponibles. Vous, et la nature en furie.
D'ici quelques heures, vous ferez l'état des lieux dans votre jardin ravagé, vous savez que l'eau du robinet ne sera plus potable pendant une semaine, mais vous vous en moquez. Parce que l'instant est magique.
C'est bien, un cyclone. Ça rappelle à nos cerveaux gavés de technologie qu'il existe des choses que l'humanité ne peut pas apprivoiser.