jeudi 27 mai 2010

Pouvoir et Puissance (anthologie)

L'exercice consistant à parler d'une anthologie pour laquelle on avait envoyé une nouvelle, laquelle n'a pas été retenue, est toujours délicat. À la limite, si on n'a que du bien à dire de l'ensemble et qu'on ne peut que s'incliner, c'est moins grave. Mais parfois, au contraire, on a des remarques à faire, tant sur le fond que sur la forme. Et quand on est quelqu'un comme moi, gentil, un peu effacé, qui tente d'être agréable au plus grand nombre, on hésite à critiquer, de peur que les gens aillent croire qu'on veut juste sabrer pour se venger de ne pas être de la fête.
Finalement, des petits camarades de bon conseil m'ont convaincue, non seulement de dire ce que je pensais, mais aussi de le faire plus en détail que d'habitude, donc attention : note-fleuve.



Pouvoir et Puissance est une anthologie dirigée par Cyril Carau, le patron des éditions Sombres Rets. Une majorité de nouvelles provient d'un appel à textes lancé en 2008-2009, et une minorité, de commandes effectuées à des copains. Chaque nouvelle est illustrée, ce qui fait du livre un bel objet.

Tout commence par une couverture d'Alain Mathiot qui... fait du Alain Mathiot. L'ambiance crépusculaire, glauque et poisseuse signe l'oeuvre comme une montre molle signerait un Dali. À croire que pouvoir, puissance, tout cela est forcément sombre et malsain. Cela dit, ça correspond bien à la tonalité générale du livre.
La préface de Cyril Carau est assez rébarbative à force de se vouloir philosophique et profonde, mais on finit par arriver dans les nouvelles et entamer le vif du sujet. L'ensemble se divise en quatre parties, mais les différences de coloration générale sont assez subtiles et on aurait pu se passer de ce classement.

Le principe de la Mandragore (Richard Maurel)
Cette histoire de mages modernes, de fourberie et de contre-fourberie est intéressante, mais desservie par une écriture maladroite : d'un côté, des paragraphes à "petit pont" (copyright Tonton Beorn) dans lesquels il est un peu pénible de reconstituer les articulations. De l'autre, apparemment, il y avait une promo sur les adjectifs, alors l'auteur en a mis deux fois plus.

Bémol tragique ou la fin des Chantres (Alsem Wiseman)
J'ai beaucoup aimé cette histoire très poétique, bien que certains archétypes frisent le cliché (le méchant avec ses longs cheveux noirs, le gentil avec son visage d'ange et ses bouclettes blondes). De la fantasy fraîche comme on l'aime.

Aboulanol (Charlotte Bousquet)
Ciel, un texte de Charlotte Bousquet qui ne s'appuie pas trop visiblement sur un mythe ou une légende ! Et du coup, un texte où son écriture est efficace, prenante, bref, déploie sa vraie personnalité ! Du Charlotte Bousquet comme ça, j'en redemande.

Une double allégeance (Patrick Duclos)
Belle réussite que ce récit à la première personne d'un officier soupçonné de trahison. Du complot, du retournement de situation, et des types que des excroissances magiques meurtrières obligent à se balader en slip. Le moins bon est encore le titre, pas assez percutant et presque spoiler.

Le catalyseur (Aurélie Wellenstein)
Un sorcier utilise un jeune garçon pour amplifier son pouvoir, ce qui crée entre eux une relation particulièrement trouble. De la fantasy glauque à souhait, une plume efficace, un grand moment de lecture, mais un texte peut-être un peu long par rapport au propos de la nouvelle.

Le standardiste (David Osmay)
Mise en abîme et double lecture pour ce prof d'une société totalitaire qui corrige la copie d'un élève difficile. On peine à voir où ledit élève voulait en venir, mais on saisit la remise en cause des rapports de pouvoir qui sous-tend son truc. Au final, reste cette étonnante impression qu'il manque juste un truc au texte pour être excellent.

Heroic Anonymous (Estelle Valls de Gomis)
Un psy soigne les maux de coeur des super-héros dont la puissance rend d'autant plus douloureuse la conscience de leurs limites. Court, intense, un goût d'inachevé.

Change-Peaux (Elie Darco)
C'est dans un contexte de guerre tribale, quelque part dans une plaine semi-désertique, qu'Elie Darco choisit de rappeler qu'on n'a rien sans rien, surtout quand il s'agit d'invoquer des esprits-totems sanguinaires. Une nouvelle passionnante mais peut-être trop longue, et une plume parfois hors sujet, du genre à accumuler les métaphores et les circonvolutions fleuries au moment d'évoquer la misère, la faim et le dénuement.

Stabat Mater (Céline Brenne)
Une jeune fille se sacrifie à un affrontement mystique et c'est l'occasion de sortir des images oniriques. Le conflit manque un peu de punch et la fin est abupte, mais c'est une fort jolie nouvelle.

Le serviteur (Philippe Deniel)
Le cadre, un début de XXème siècle alternatif où la magie joue un rôle essentiel dans les intrigues politiques, est particulièrement coloré. Raspoutine fait un méchant de choix dans cette histoire d'allégeance et de liberté. Un texte agréable à lire mais qui laisse trop de questions non résolues à la fin.

La Mission (François Manson)
Religion, science-fiction et mysticisme. Quand on a le pouvoir de détruire des créatures, peut-être a-t-on aussi, pour peu qu'on en fasse le choix, le pouvoir de les sauver. L'écriture puissante m'a saisie de bout en bout, bien que j'aie imaginé que tout ceci n'était peut-être qu'une vaste fourberie... et à tout prendre, je crois que j'aurais préféré.

Évolution (Didier Reboussin)
Un super-pouvoir qui permet de dresser un triste constat, une rencontre par-delà les mondes, et de là, un choix douloureux à faire. L'écriture est efficace, l'immersion très réussie. Le gros bémol de cette nouvelle est une idéalisation à outrance du monde animal, présenté comme pur, juste et bon, en contrepoint à l'avidité humaine.

D'un claquement de doigts (Thibault Scohier)
Le gros "WTF" de l'anthologie. Un super-méchant surbourrin, stylé à l'extrême et armé comme un grosbill n'a qu'une obsession : tuer et tuer encore. Alors il détruit une armée innombrable, assaut après assaut, en variant les modes de mise à mort pour se faire plaisir, sans jamais être menacé tant sa puissance est incommensurable. Et c'est tout.
D'accord, la plume est belle, mais il n'y a aucun enjeu, aucune intrigue, aucun embryon d'explication. Donc, aucun intérêt.

Les corps désirants : l'épreuve 13 (Antoine Coppola)
Avec son narrateur blasé de tout et qui cherche à disparaître, Antoine Coppola sait où il veut en venir. Le problème, c'est que moi, non, et que du coup, à part le gore, le reste m'est passé loin au-dessus de la tête. Belle transcription, néanmoins, d'une atmosphère de ville nocturne.

Disques (Bruno Grange)
Quand le pouvoir est offert à un croyant, c'est Dieu qu'il remercie, et peut-être est-ce Dieu qui lui donne la force de créer un nouvel Eden au nez et à la barbe des services secrets. Dommage, vraiment dommage que la nouvelle se termine en queue de poisson.

Le Rouge, le Blanc et l'Artefact (Anthony Boulanger)
La morale de ce récit de fantasy à la fois simple et profond faisait de celui-ci une conclusion idéale pour l'anthologie. Le fond comme la forme sont à la hauteur du talent qu'on connaît à Anthony Boulanger, et le livre se ferme sur cette excellente réflexion : le pouvoir, la puissance, est-ce si important, finalement ?

Bref, du très bon côtoie du moins bon et certains textes sont un peu limites par rapport à la thématique, ce qui est classique dans ce genre d'anthologie.

Un défaut qui revient beaucoup, c'est l'absence de vraie fin aux nouvelles. Certes, de nos jours, le concept de nouvelle "à chute" n'est plus aussi tout-puissant qu'il a pu l'être à une époque, mais ici, plus d'un texte se termine en suspension et laisse le lecteur sur sa faim. C'est un peu dommage et ça aurait pu être corrigé au stade de la direction littéraire.
Malgré ça, essai transformé pour les éditions Sombres Rets.

Pouvoir et Puissance
Anthologie dirigée par Cyril Carau
Éditions Sombres Rets
17 euros

1 commentaire:

  1. Sympa d'avoir pris le temps de consigner ton avis détaillé, d'autant plus, comme tu l'as souligné en début d'article, que tu avais participé à l'AT.

    Au-delà d'une participation à un AT, il me paraît même difficile de "critiquer" dès lors que j'écris moi-même. En effet, si je critique, j'ai peur de donner l'impression de penser que "moi, j'aurais fait mieux". Je te rejoins donc sur cette difficulté.

    Tu as bien fait de poster cet article. Tu sembles avoir été franche dans tes avis, c'est le plus important.

    Bref. Mes préférées dans l'antho sont le catalyseur et la nouvelle d'Anthony.
    Quant à mon texte, je reconnais son côté déroutant. Je me rappelle l'avoir écrit à la fois comme un exercice de forme et comme une récréation.

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