lundi 10 janvier 2011

L'Ouvrage n°1

Les éditions Troisième Lune ont annoncé leur naissance il y a un an. La maison est située dans le ch'Nord et a choisi de baser sa ligne éditoriale sur l'imaginaire à tendance réaliste. Au programme : d'abord une "revue" (des anthologies à parution trimestrielle) à partir de l'été 2010, et puis les premiers romans dès 2011.
Puisque le projet me semblait digne d'être soutenu, j'ai décidé de m'abonner au périodique.
En pratique, après ce numéro 1 paru en août 2010, le second numéro de l'Ouvrage, initialement prévu pour octobre-novembre, a été officiellement repoussé à janvier 2011, mais n'a aucune chance de tenir ce délai puisqu'on est déjà en janvier, et sans retour sur l'appel à textes correspondant. Ce retard croissant commence à peser sur l'image du jeune éditeur, à tel point que je me demande si ça ne sent pas le sapin pour eux, avant même qu'ils n'aient sorti leur premier "vrai" livre.

Et ce serait dommage, parce que cet Ouvrage est un coup d'essai intéressant.



La première chose qui frappe quand on découvre l'Ouvrage, c'est sa petite taille : on s'attendait à recevoir un A5 type fanzine, et on se retrouve à tenir en main un A6 dos collé de près de 200 pages. Un choix surprenant, mais finalement assez judicieux, car ce tout petit format se glisse facilement dans n'importe quel sac et dans la plupart des poches.
La charte graphique est classieuse avec ses lignes horizontales et son texte couleur vieil or. L'illustration de couverture, quant à elle, paraît très jolie jusqu'au moment où l'on se rend compte que le personnage est une aberration anatomique avec son cou d'au moins trente centimètres et son visage posé comme un masque sur un crâne trop grand. Bref, curiosité attisée, on se lance.

À l'intérieur, on trouve d'abord cinq nouvelles, aux plumes et aux sensibilités très variées. Pas mal de tristesse mais aussi du rire, de la noirceur teintée d'espoir, du court et du plus long. De ces cinq-là, j'ai préféré Jour sang de Benoît Soulié, basée sur un twist assez classique en fantastique, mais qui fonctionne remarquablement bien ici – et surtout Un père de Martin Mercure, qui montre de quoi un homme est capable par amour pour sa famille et dans laquelle, je pense, tous ceux qui ont un jour été parents voudront se reconnaître, au moins un peu.

La novella qui occupe plus de la moitié du volume m'a moins convaincue. L'Étrangère, de Luvan, casse la narration en fragments désordonnés, à l'image de la mémoire de Selma, son héroïne, une jeune Suédoise amnésique persuadée d'être une fée. Comme souvent dans ces cas-là, la structure semble être là pour cacher la misère : remise dans l'ordre chronologique, l'intrigue ne casse pas la baraque et aurait peut-être pu tenir dans une simple nouvelle. De plus, je n'arrive pas à accrocher à l'écriture de Luvan, une succession de petites phrases courtes, sèches si on les prend une par une mais qui, à force de se répéter et de se renvoyer l'une à l'autre, forment au final un jeu de miroirs étouffant. Le tout est rendu encore plus oppressant par de la comparaison et de la métaphore à la tonne, dans la plus pure veine "trop de style tue le style".
Je mets un extrait, parce qu'une illustration vaut toutes les explications du monde :

Le train passe en se cabrant. Selma laisse le kaléidoscope des fenêtres l'hypnotiser. Le jeune homme, posé sur le dos comme une tortue accidentée, reste un moment la bouche ouverte. Ses yeux sont noirs et brillants. Il a de longs cils sur ses yeux noirs, des paupières brunes et mates, des cernes gris autour de ses paupières brunes et mates. Il est couleur cannelle.
Et bon appétit, bien sûr.

Bien sûr, le résultat est qu'on se sent aussi perdu dans la novella que Selma dans le vaste monde, et c'est peut-être voulu, mais ça m'a semblé extrêmement lourd.
Ajoutez à ça quelques phrases bien senties du type "les Suédois sont comme ci, les Japonais sont comme ça"... et n'en jetez plus. L'Étrangère, ça n'est pas mon type de littérature.

Bilan : deux nouvelles auxquelles j'adhère totalement, trois nouvelles qui m'ont bien plu à défaut de me faire autant d'effet que les deux autres, et une novella pas forcément mauvaise en soi mais qui n'est pas mon trip personnel. Le tout dans un objet-livre qui, ma foi, est bien plus qu'une simple revue (ce qui explique d'ailleurs son prix).
Pour la première publication d'un éditeur parfaitement inconnu, il me semble que ce n'est pas mal.

J'espère maintenant revoir de l'activité dans les terres septentrionales des éditions Troisième Lune.

L'Ouvrage n°1
Une "revue" (anthologie) dirigée par Matthieu Manchon
Éditions Troisième Lune
12 euros

8 commentaires:

  1. "Selma laisse le kaléidoscope des fenêtres l'hypnotiser"
    C'est vrai qu'une phrase aussi courte et sèche pour une action qui se perd dans le temps, non seulement ce n'est pas logique, mais en plus ça se remarque : effectivement, trop de style tue le style.

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  2. "ses yeux sont", "il a", "il est"
    Non, non, non, un peu d'action ! La description doit vivre plus que ça !
    Le soleil aveuglant pourrait se refléter dans ses yeux d'un noir profond par exemple. Et du coup alléger le début du paragraphe où les métaphores sont superflues et où de simples descriptions visuelles, sonores, voire olfactives pourraient faire l'affaire et ralentir la description pour correspondre au temps de l'action. Bon, je dis ça mais je suis pas écrivain professionnel moi.

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  3. "Bon, je dis ça mais je suis pas écrivain professionnel moi."

    Je te rassure tout de suite : moi non plus, et c'est pas demain la veille.

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  4. Voici à mon tour mes impressions PERSONNELLES sur ce 1er n° de l'Ouvrage

    * La 1ère Nouvelle "Le Chant du Cygne" est une nouvelle courte dont la magie m'a échappé. Tranche âpre de vie, un cri contre l'imaginaire étouffé par l'indifférence ? Je ne sais pas...
    * La 2e : "Jour Sang" de Benoit Soulié possède une réelle force. Elle est dure, âpre, voyage dans l'extrême orient communiste et dans l'extrême tout court. Elle est bien construite, saisissante, fascinante. Du côté technique médical, elle me semble irréprochable. Une nouvelle qui laisse des traces dans l'inconscient.
    * La 3e : "La Sorcèlenuit" m'a également surprise, mais surtout par son côté bienvenu "Fantasy. Je regrette de multiples petites indications en interne du texte qui annoncent la fin. Ici aussi, inutile de se poser des questions contextuelles ("mais pourquoi?"), il faut juste se laisser bercer par ce "conte macabre" étrange.
    * La 4e : "Balthazar-le-Grand" possède une indéniable fraîcheur. Il s'agit de la plus "light" de l'Ouvrage. Toute mignonne, mélange de cynisme et d'étonnement enfantin, elle saura accrocher certainement un public familial. Le souci des récits basés sur l'humour et sur un aspect "Alice" tient qu'une partie du lectorat ne partage pas forcément ces goûts-là. Cependant, je ne peux me souvenir de cette Nouvelle sans un sourire sur les lèvres, alors pari gangé pour l'auteur. Par contre, côté écriture, j'ai été surprise de voir un texte truffé de parenthèses pour lancer de petits apartés.
    * La 5e : "Un Père" de Martin Mercure est effectivement à mon sens un très bel hommage à l'amour familial. Mélancolique, servi par une prose simple et élégante, cet ultime voyage qui est celui de la douleur et du sens du devoir d'un père est poignant. Action et contemplation se marient pour donner un texte captivant et sans accroc. Une excellente Nouvelle! Vraiment!
    * La Novella "L'Etrangère" ne m'a pas non plus convaincu du tout. Cela n'est pas de coutume chez moi, mais j'ai craqué au premier tiers, morte d'ennui, gênée par cette narration qui traîne en longueur, les dialogues creux et les personnages non attractifs. Je me suis fait raconter la fin par une âme charitable qui l'avait lue en entier, et le dénoument est sans surprise. Moi non plus, je ne comprends pas l'ampleur donnée cette Nouvelle dans l'Ouvrage.

    Par rapport à la mise en page :
    Le format "A6 spécial" est tout génial. Il tient dans une poche de veste pour une lecture de partout. Au niveau de la mise en page des textes, les polices italiques surprennent mais conviennent. Par contre, le découpage du texte n'est pas seulement "justifié" mais il comporte aussi des coupures du mot et avec parfois des sylabes uniques par ligne. L'envoi postal et le règlement de l'achat se sont faits très facilement et très rapidement.

    Concernant l'attitude de "Troisième Lune" vis-à-vis des nouvellistes qui participent à leurs AT, il faut dire que je comprends les fameux crissements de dents.
    Nous sommes plusieurs à avoir postulé au 2e AT, et, en lisant qu'un 3/4e AT était en route, nous avons compris que nous n'étions pas retenus. Certes, c'est le jeu. Mais un petit mot privé aurait été le bienvenu. Aucune explication également sur les "retards" de publication, le premier "Ouvrage" est sorti longtemps après sa date d'annonce.
    Le côté communication et marketing me semblent encore très amateurs de la part de cet éditeur (car on ne tombe pas sur "L'Ouvrage" au hasard du net)

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  5. Le dernier tweet de 3ème Lune indique "troisième lune sent le sapin..." et redirige sur ton article, Oph. Drôle de communication. J'espère que c'est juste de l'ironie, même si elle serait quelque peu déplacée.

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  6. D'un autre côté, s'ils tweetent encore, c'est qu'ils ne sont pas morts et on peut considérer ça comme une bonne nouvelle... non ?

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  7. Etrange comportement que celui de "Troisième Lune" : j'ai pour ma part reçu en février un mail m'informant que trois (!) de mes textes étaient retenus pour publication. Formidable ! Une heure plus tard, nouveau mail me précisant que les trois textes en question seraient au sommaire du numéro 2 devant sortir en mai (!) (nous y sommes). Trois textes dans un même numéro car d'inspiration très différente. Eh bien ! Dans ce deuxième mail on m'annonçait qu'un contrat m'était envoyé (je l'attends encore).
    Depuis pas un mot. Aucune explication, aucune justification qui m'aurait permis de comprendre les palinodies d'un éditeur en proie à des difficultés. Difficultés que j'imagine économiques. Je peux comprendre le désarroi (s'il en est ainsi) d'une personne ou d'une équipe de personnes voyant leur rêve s'écrouler, quelle qu'en soit la raison, car il est manifeste que Troisième Lune est sinon morte du moins à l'agonie (longue, très longue agonie puisque aucun avis de décès n'a été publié à ma connaissance), mais je n'admets pas pour autant ce manque de respect à l'égard des auteurs. Le désespoir n'exclut pas la politesse -
    Dans le genre foutage de gueule j'en ai vu pas mal depuis que j'écris, mais là pour moi c'est du jamais vu.

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  8. Bonjour à tous,

    Un mot pour vous signaler que j'ai reçu, le 11 novembre dernier, un mail de Troisième Lune à propos de la deuxième édition de l'Ouvrage. Nous croisons les doigts pour que les difficultés rencontrées soient passées et que ce micro-éditeur remonte sur les rails.

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