lundi 6 août 2012

Dernier arrêt pour le Train de la Réalité

Il a pris un dernier passager hier après-midi, au bord d'une route du Sud-Ouest, et puis il est parti pour toujours, vers les étoiles.
Mais on raconte que par une nuit claire, si vous entendez un fantomatique "Tchou ! Tchou !", c'est le Train qui repasse à proximité de notre planète, un peu moins belle depuis hier.

Cette note, j'ai hésité à l'écrire : les lecteurs de ce blog savent à peu près tous que Roland C. Wagner nous a quittés et mon hommage n'aura sûrement pas grande valeur ajoutée, puisque je passe après des plumes mieux tournées que la mienne, appartenant de surcroît à des gens qui le connaissaient mieux. Contrairement à eux, je ne peux pas dire que Roland était un ami. Une connaissance, oui. Un auteur que j'admirais, doublé d'un homme avec qui j'ai adoré plonger dans de passionnantes conversations, sans aucun doute. Mais je fréquente son monde depuis peu de temps et, entre ma timidité et le reste, non, je ne faisais pas partie de ses proches.
Il n'empêche que sa disparition subite m'a fait l'effet d'un mur en pleine face. De briques ou de parpaings, le mur. Le truc qui fait mal et qui stoppe d'un coup n'importe quel élan.
On me pardonnera donc, j'espère, de joindre ma petite voix au chœur.

Roland C. Wagner et ma pomme, le 11 février 2012 (photo ActuSF).
Quand le photographe a pointé son appareil, nous étions en pleine discussion avec Laurent Whale, dont on voit les mains, un livre et le célèbre pistolet de "pirate" (de soldat, en fait).

Une sortie de route aura suffi pour baisser le rideau, à un mois de son cinquante-deuxième anniversaire.
Plein de pensées affectueuses à Sylvie Denis, sa compagne, également auteur et traductrice, qui était au volant et qui a été blessée dans l'accident.

L'Algérois est en deuil, la science-fiction française encore plus, et moi, dans la grande tradition de la dénonce kunu, j'ai envie de montrer mes fesses à la Faucheuse qui a encore déconné à plein tube.

Il y a quelques mois, une inspiration m'était venue en écoutant la playlist que Roland avait mise en ligne pour accompagner son excellentissime roman Rêves de Gloire. Une chanson que je n'aurai pas eu l'occasion de lui chanter, où il est question des effets de la vieillesse sur un rebelle. Je crois que tout son entourage aurait préféré que Roland attende d'être vieux pour partir. Et qu'il reste rebelle encore longtemps.
Pour la peine, voici les paroles :

Révolté des premiers jours
L'œil au cœur d'un nuage brun
Les collines au fond de tes cris
Angoisse, espoir de lendemain

Arraché trop tôt à ton ailleurs
Entre rage et langueur
Te voilà pris dans mon souffle
Sur ta tête et sur ton cœur

Et je te volerai ton anarchie
Ta violence et ta vie
Ce rouge à reflets noirs
Qui éclaire ta nuit
Et je serai le phare de tes mers d'huile
Comme un guide inutile
Tes combats seront miens
Et toi dompté, docile
Tu me mangeras dans la main

J'ai fait courir mon pinceau
Sur tes traits pour les redessiner
Je t'ai vêtu d'un manteau
En peau de renard argenté

J'ai semé du givre
Sur ta gloire passée
Sans éteindre dans tes yeux
Ce feu qui persiste à danser

Mais je te volerai ton anarchie
Ta violence et ta vie
Ce rouge à reflets noirs
Qui éclaire ta nuit
Et mon soleil te chauffera les os
Non, ne dis pas un mot
Sois heureux d'être en vie
N'en demande pas trop
Dans mon cocon d'oubli
Roland a emporté avec lui un peu de moi, de nous, de tous ceux qui l'aimaient. Mais il a aussi laissé un peu de lui en nous, une bulle intelligente et loufoque qui palpitera tant que nous ferons vivre la science-fiction.
À un de ces jours dans un bar galactique, avec du chouchen et un borsalino.

Le kunu promis. Parce que quand l'univers vous fait un sale coup, lui montrer vos fesses, ça soulage.

6 commentaires:

  1. C'est un très bel hommage Oph.

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  2. il n'y a pas de petit hommage, celui-ci est vraiment très beau.

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  3. ta plume vaut autant qu'une autre ... Simple lectrice, ma réserve et ma timidité, m'a empêché d'aller le rencontrer pendant les étonnants voyageurs ... Il est mort à 51 ans le jour de mes 31 ans ...

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  4. Superbe texte... Je ne l'ai croisé aussi qu'à quelques reprises, mais le mur en pleine face, les briques, le parpaing, j'ai aussi ressenti tout cela en apprenant la nouvelle.

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  5. Oph?

    Non, rien.

    Merci pour ce texte.

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    1. Je crois qu'on a tous un peu rencontré Roland, et que d'autres continueront à le rencontrer in book-life, plutôt qu'en IRL.

      Les grands écrivains ne meurent jamais vraiment.
      C'est leur texture physique qui s'évanouit dans les coulisses du monde.

      Très bel hommage en tout cas.

      Bien Amicalement
      l'Amibe_R Nard

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