Genre : Maggie le jour, Maggie la nuit, c'est un poème...
Catégorie : Science-fiction
Tout a commencé un jour de mai. Par curiosité, j'ai acheté aux éditions Voy'[el] (que j'ai connues plus inspirées) ce premier tome de la saga d'Orion, qui reste par ailleurs le seul écrit à ce jour.
Vous n'avez pas besoin de le lire, je m'en suis chargée pour vous.
En fait de destin des Eaglestone, le roman devrait s'intituler La vie amoureuse de Margareth Eaglestone, 16 ans. Quant à Orion, dont il s'agit censément de la saga, la constellation est à peine mentionnée dans ce roman de trois cents pages dont l'unique décor est un vaisseau en orbite stable.
Bref, de quoi c'est-y donc que ça cause ?
La première chose que l'on apprend dans les premières pages du livre, c'est l'héritage familial de l'héroïne. À mesure que celle-ci est décongelée après plusieurs siècles passés dans un caisson, elle se remémore les origines des Eaglestone, pirates de père en fils, jusqu'à la dernière génération, celle de son père, qui vivait sur Mars et rançonnait les vols commerciaux à bord d'un vaisseau spatial.
George "le Rouge" et Bella "la Sorcière" Eaglestone incarnaient le couple parfait : très beaux et très forts chacun dans son domaine (combat et pilotage pour lui, pouvoirs psy pour elle), mariés jeunes, ils avaient trois enfants, et... ça ne pouvait pas durer. L'une fut capturée et condamnée à mort, l'autre s'enfuit en jurant de la venger. Il prévoyait de mettre ses trois enfants en hibernation pour ne les réveiller que lorsque viendraient des jours meilleurs, mais pour des raisons indépendantes de sa volonté, seuls les deux aînés y eurent droit.
Aujourd'hui, Patrice et Maggie, qui ont hérité de l'intelligence de leur père et du charme de leur mère, sont enfin réveillés par les descendants du meilleur ami de George. Ils se trouvent à bord de l'Arche, un vaisseau-monde destiné à partir coloniser une planète dans la constellation d'Orion mais qui n'a jamais quitté le système solaire. Ça va saigner !
Sauf que non, en fait.
Patrice tombe tout droit dans les bras de la fille du professeur (comme quoi cet archétype de personnage n'est pas mort), la très jolie et très blonde Plutonia. En deux temps trois mouvements, alors qu'il a dix-sept ans et demi, il ne rêve plus que d'une chose : avoir des enfants avec elle. Exit Patrice.
Maggie, quant à elle, part explorer l'Arche. Elle a hérité des pouvoirs psy de sa mère, mais celle-ci, pas le moins du monde limitée par son décès, est toujours là sous forme de spectre et a bloqué temporairement les aptitudes de sa fille.
C'est très pratique, le personnage mort doté de pouvoirs surpuissants et mal définis : ça permet de justifier toutes les incohérences et autres Deus Ex Machina. Maggie, qui touche sa bille en combat au corps-à-corps, n'essaie même pas de se défendre quand on l'agresse ? C'est Bella qui l'en a empêchée. Elle n'arrête pas de tomber sur un grand gaillard blond qui fait un effet fou à ses hormones ? C'est Bella qui veut qu'elle l'épouse. Ce garçon est en effet un pion majeur du grand jeu auquel joue la défunte, apparemment capable, à la manière d'un Seigneur du Temps, de voir les conséquences sur l'avenir de chacune de ses décisions. Par ailleurs grand, fort, beau et rebelle, il est tellement super bien défini comme personnage que j'ai dû retourner vérifier son prénom dans le bouquin.
La fille de George aurait donné n'importe quoi pour s'enfuir mais ses jambes refusaient de fonctionner.
Elle avait en outre l'horrible impression de passer alternativement par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Il n'en était rien, bien évidemment. Elle ne rougissait même pas. Elle demeurait figée, consciente uniquement du jeune homme qui s'approchait. Arcturus, il s'appelait Arcturus, se répétait-elle, incapable d'assembler une autre pensée cohérente.
Voilà, c'est ça, Arcturus.
Ami lecteur, si au bout de trois mois tu as oublié le nom du principal personnage masculin, c'est qu'il y a quelque chose de pourri au royaume de la saga d'Orion.
Enfin, ce qui est important, c'est qu'on le surnomme l'Aigle Noir. Quelle coïncidence ! Une prophétie dit justement que Maggie est l'Aigle Blanche !
C'est quand même fou, le hasard... Enfin, l'intrigue téléphonée... Je veux dire, la volonté inébranlable de Bella...
Petite parenthèse cosmologique : les habitants de l'Arche ne sont pas de purs humains. Ils ont presque tous du sang d'Ackerrien, (une race extraterrestre humanoïde très avancée technologiquement, apparemment dotée aussi de quelques pouvoirs). C'est la raison pour laquelle ils ont tendance à être grands, beaux et blonds aux yeux bleus, ce qui leur vaut la jalousie des Martiens (les humains normaux), plutôt bruns et basanés dans l'ensemble. Et là, révélation qui tue. Éloignez les âmes sensibles et les chrétiens de cette page :
"Ils ont également révélé leur rôle, à différentes époques, dans de nombreux événements politiques ou religieux. Par exemple, sais-tu que Jésus, le Messie de l'Ancienne religion, était en fait un métis terro-ackerrien obtenu par insémination artificielle ?"
On notera au passage la façon dont les religions autres que le christianisme passent gracieusement à la trappe.
Là où l'honneur est sauf (espère l'auteur), c'est que Maggie est précisément brune au teint mat. Ça fait quand même un peu léger.
Bon, bref, ce sont précisément les Ackerriens, également appelés Grand Instructeurs Célestes, qui ont offert aux humains une nouvelle planète habitable dans la constellation d'Orion, puisque ces andouilles ont bousillé la leur. Sauf que, comme expliqué plus haut, le vaisseau qui devait y aller n'est jamais parti. Parce que l'Empereur (les meilleurs méchants sont toujours des monarques tyranniques) a décidé que.
Maggie se doute que son rôle va être de faire décoller l'Arche, mais vu qu'elle ne sait pas comment s'y prendre, elle va passer le plus clair du bouquin à faire autre chose. Elle fait semblant de se convertir au culte polythéiste ambiant, obtient sur piston une place de danseuse sacrée au temple de la Grande Déesse... pardon, au Temple. On dit le Temple, le Couvent, le Tournoi, et aussi le Chevalier Noir (qui n'est ni un journal ni un véhicule, juste un type très vaguement mystérieux). Essayez de parler en italiques, vous verrez que ce n'est pas si facile.
Maggie et Lalitha passèrent entre d'énormes fûts cannelés de la Grande Colonnade qui fermait le Forum entre les deux petits Temples.
Ensuite, Maggie décide que pour embêter Maman, elle ne tombera pas amoureuse du bellâtre blond qu'on lui jette dans les bras... Sauf que c'est trop tard, il est son âme-soeur, elle ne peut plus se passer de lui. Elle est destinée à former avec lui, jusqu'à la mort, un couple mythique comme le furent ses parents.
L'ambiance "Hélène et les Garçons dans l'espace" est posée. Tout y est : les confidences aux copines, la répétition du groupe de rock, les deux gars qui en pincent pour la même fille, les balades dans la prairie synthétique, et même le fait que l'interaction entre amoureux n'ira pas jusqu'à la scène de fesses. Maggie est très mûre pour tout le reste, mais pas pour ça.
Entre deux mamours, elle trouve malgré tout le moyen de briser le verrou mis par sa mère sur ses pouvoirs. C'est largement à sa portée puisqu'elle prouve toutes les deux pages à quel point elle est une fille hors du commun, subjuguant tout le monde par sa beauté sauvage, montant une jument blanche indomptable, liant amitié en deux secondes avec une créature dont personne n'avait compris jusqu'alors qu'elle était télépathe... La voici donc qui voit des flashes de l'avenir, et qui sauve ses amis d'un groupe d'affreux méchants opposés à leur noble projet (aller vers Orion, si, si, ils s'en souviennent parfois).
À la fin du bouquin, elle trouve enfin le système de machinerie de l'Arche, ce qui va lui permettre de mettre à profit ses dons de pilote (oui, elle sait faire ça aussi) pour envisager de rallier Stykadès, leur fameuse nouvelle planète. Perso, je me méfierais d'un monde qui s'appelle Styx-Hadès, mais c'est eux qui voient, hein.
Youpi, ils vont enfin pouvoir partir.
Et ça s'arrête là.
Au grand soulagement du lecteur, qui n'en pouvait plus d'aller nettoyer la guimauve sur ses mains toutes les dix minutes.
Le mauvais goût qui demeure dans la bouche vient aussi de certaines idées qui sous-tendent le récit, qui seraient acceptables dans une littérature plus ancienne mais qui franchement, sous la plume d'une femme du XXIème siècle, puent du squeele.
En vrac :
- Pas la peine de reparler des Ackerriens, trop Aryens pour être honnêtes.
- Tomber amoureuse d'un homme, c'est se soumettre à lui (George fut "l'homme qui dompta Bella", et Maggie tombe exactement dans le même schéma).
- Un homme vraiment amoureux se doit d'être jaloux à mort de quiconque pourrait s'approcher de son aimée (parce que faire confiance à sa propre femme, ce serait trop demander, sans doute).
- Le bonheur des grands héros, c'est de rencontrer jeune un partenaire qu'on aimera jusqu'à la mort, et d'avoir des enfants. Aucun autre schéma de vie n'est valorisé dans le roman.
- Plus drôle, les héros sont tellement exceptionnels que ce sont eux, des types d'1m95 et 110 kg de muscles, qui remportent systématiquement les courses de chevaux (rappelez-moi combien ça pèse, un jockey).
L'avalanche de clichés et de bisounourserie galopante aide heureusement à rire tout au long de la lecture. Ça compense.
On peut remercier Voy'[el], qui publie par ailleurs de vrais bons bouquins, pour faire ainsi progresser la cause du mauvais livre sympathique à la française.
La Saga d'Orion - 1 : Le Destin des Eaglestone
Un roman d'Isabelle Wenta
Éditions Voy'[el]
20 euros