Les mots sont mes amis, les mots sont mon refuge. Pourtant, il est des circonstances où ils s'avèrent insuffisants.
Laissez-moi toutefois essayer, vous qui aimez tant lire.
Si nous en sommes là, c'est à cause de ce beau jour d'octobre où, cédant à mes hormones autant qu'à la fatigue, je m'effondrai dans les bras d'un charmant garçon qui se trouvait être votre fils. Pour lui comme pour moi, il s'agissait d'une aventure d'un soir. Au mieux d'une amourette étudiante. Je n'ai donc fait votre connaissance que plus tard, lorsqu'il est devenu clair qu'il y avait entre lui et moi autre chose qu'une envie passagère de faire couette commune et des choses dessous.
D'aucuns en témoigneront : en règle générale, je n'aime pas vouvoyer les gens. Cela induit une distance qui ne me plaît guère. Et pourtant, en treize ans, jamais je n'ai pu vous dire "tu".
Si nous en sommes là... Mais où en sommes-nous exactement ?
Je pourrais parler pendant des heures de votre fils que j'aime éperdument, du reste de votre famille qui est un peu la mienne, sans compter les deux oursons qui constituent désormais la meilleure synthèse au monde entre ma famille et la vôtre. Je pourrais rappeler que vous avez su m'accepter, malgré mes défauts qui vous gênaient parfois. Ainsi, vous n'avez jamais caché que vous me trouviez paresseuse. Qui vous en voudrait ? Je reconnais bien volontiers qu'au nombre de mes péchés capitaux, la paresse n'est pas le moindre. De même, vous n'appréciez que modérément mes bizarreries, mes goûts vestimentaires et musicaux notamment, dans lesquels j'ai partiellement entraîné votre fils chéri. Mais votre porte me reste ouverte, et votre sourire tout autant.
Oui, je pourrais en noircir encore de nombreux paragraphes, mais à quoi bon ? Vous savez déjà tout cela. Quant au reste du monde, cela ne l'intéresse pas.
Je n'ai jamais été capable d'écrire une nouvelle à chute. La suite ne surprendra donc personne.
Sur ces treize années, en cumulé, vous aurez passé quatre ans à lutter contre la maladie. Plus fort et avec plus de moral que n'importe qui d'autre. Au nom de cette envie de vivre, vous avez supporté des souffrances inimaginables, qui vous laissaient vidée de votre énergie mais alimentaient cet espoir de voir au-delà, les enfants qui grandissent, la saison prochaine, ou juste d'entendre un chant d'oiseau. Jusqu'au bout, vous aurez refusé d'abandonner les thérapies épuisantes au profit d'un traitement palliatif. Hospitalisée en urgence, vous parliez encore de reprendre une chimiothérapie dès que vous iriez mieux...
Où s'arrête le courage, où commence le déni ? Peu importe. Sachez que je vous admire.
Que je tremble d'avance, aussi, devant le sourire de ma petite fille blonde dont le visage ressemble tant au vôtre, à l'idée qu'elle a peut-être hérité d'un "mauvais" gène et qu'un jour elle pourrait, à son tour, héberger un crabe en son sein.
Ce soir, je retiens mes larmes à m'en faire mal, parce qu'il y a dans mes bras un homme au cœur déchiré qui a besoin que je sois forte pour lui. Les mots, certes, sont insuffisants pour dire à quel point plus rien ne sera pareil. Mais ces mots, pardonnez-moi, sont tout ce que j'ai.
Adieu, belle-maman.